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L’abbaye de Saint-Maurice : un lieu ancien au cœur des montagnes
Située dans le Valais, en Suisse, l’abbaye de Saint-Maurice occupe un site dont l’histoire remonte bien avant la fondation du monastère chrétien. Implantée dans un paysage spectaculaire où les falaises dominent la vallée du Rhône, elle se trouve à un point de passage stratégique entre les territoires qui furent longtemps ceux de la France et du Saint-Empire romain germanique. Depuis l’Antiquité, ce carrefour naturel constitue un lieu de circulation, d’échanges et de rencontre à l’échelle européenne. Les recherches menées notamment par Jean-Paul Rouiller, guide de l’abbaye et historien du lieu, montrent que la dimension spirituelle de ce site plonge ses racines dans une histoire bien plus ancienne.
Un sanctuaire bien avant l’abbaye
Avant de s’appeler Saint-Maurice, le lieu portait le nom d’Agaune, lié à une divinité celtique associée au rocher et à la falaise. Dans cette cosmologie ancienne, le minéral représente un principe masculin, tandis que l’eau jaillissant au pied de la falaise incarne le principe féminin. L’association de ces deux éléments, la roche et la source, forme le cœur symbolique du lieu. Certains éléments de toponymie évoquent d’ailleurs cette relation : les racines celtiques tan (falaise) et ar (source) pourraient avoir donné le mot Tanar, désignant un lieu où l’eau surgit au pied du rocher. Le site s’inscrit dans un paysage structuré par les montagnes et les sources. Plusieurs points d’eau jalonnent le territoire : la Grotte aux Fées à l’entrée de la vallée, une source réputée pour ses vertus curatives, une autre plus impétueuse située à environ un kilomètre, ainsi qu’un torrent associé à la figure de la déesse-mère. Ensemble, ces éléments dessinent une sorte de cercle naturel de pierre et d’eau qui confère à toute la zone de Saint-Maurice la dimension d’un vaste sanctuaire.
Un paysage sacré inscrit dans la géographie
L’orientation du sanctuaire semble également dialoguer avec les reliefs environnants. Des liens sont évoqués avec la Pierre des Druides, un mégalithe situé au sommet de la falaise dominant l’abbaye, ainsi qu’avec plusieurs sommets emblématiques du paysage alpin, comme la Dent de Morcles ou la Cime de l’Est. Certaines traditions et observations suggèrent que des alignements pourraient apparaître à l’équinoxe entre les sommets, des mégalithes et d’anciens lieux de culte dont des traces ont été retrouvées dans la tourbe des environs. Ces éléments témoignent d’une relation étroite entre le site, la montagne et les cycles naturels. Dans cette lecture symbolique du paysage, les montagnes entourant l’abbaye formeraient une sorte de linteau invisible soutenant le ciel au-dessus de la vallée. Des symboles liés à l’arbre de vie ou à l’omphalos apparaissent également dans plusieurs reliquaires conservés dans le trésor de l’abbaye.

Des traces d’occupations très anciennes
Les recherches archéologiques attestent d’une présence humaine ancienne sur le site. Des traces remontant au Néolithique, notamment une hache enfouie dans le sol, témoignent d’une fréquentation très ancienne du lieu. À l’âge du bronze, le site semble déjà être utilisé comme espace rituel. Plus tard, la région est occupée par les Nantuates, l’une des tribus celtes de la vallée du Rhône. Des indices laissent également penser à la présence du culte de Mithra à l’époque romaine, notamment à travers la découverte d’une tête de taureau.
La naissance de l’abbaye
L’histoire chrétienne du lieu débute au début du VIe siècle avec la fondation de l’abbaye en 515, ce qui en fait l’un des monastères les plus anciens d’Europe occidentale encore en activité. Elle tire son nom de saint Maurice, un officier d’origine nubienne qui, selon la tradition, commandait la légion thébaine. Refusant de combattre des populations chrétiennes, lui et ses soldats auraient été exécutés dans la région au IIIe siècle. Depuis lors, Saint-Maurice est célébré chaque année lors d’une procession le 22 septembre. Le monastère est fondé par des moines issus de plusieurs communautés situées dans le sud de la Gaule, à Lyon et dans le Jura. Beaucoup de ces monastères avaient eux-mêmes été établis sur d’anciens sanctuaires celtiques liés aux sources d’eau. Très rapidement, Saint-Maurice devient un lieu de pèlerinage, notamment en raison des miracles attribués à l’eau de la source située à proximité de l’abbaye.

Transformations et héritages
Au fil des siècles, les bâtiments de l’abbaye ont connu de nombreuses transformations. Une église est construite au IXe siècle, tandis que la salle du Trésor, l’une des parties les plus anciennes encore debout aujourd’hui, remonte aux XIe et XIIe siècles et se situe à proximité des confluences de la source. Un incendie majeur au XVIIe siècle détruit une grande partie des archives anciennes. La basilique actuelle est ensuite reconstruite à partir de 1693 et achevée au XVIIIe siècle. Après l’effondrement du clocher au début du XXe siècle, le bâtiment est restauré à nouveau après la Seconde Guerre mondiale. Malgré ces transformations, certains vestiges plus anciens subsistent, notamment une pierre gravée d’origine celtique conservée aujourd’hui dans la basilique. Le trésor de l’abbaye abrite également de nombreux reliquaires et objets précieux, dont certains ornés de pierres semi-précieuses provenant du Jura et datant du XIIIe siècle.
Un lieu vivant aujourd’hui
Depuis plus de quinze siècles, l’abbaye de Saint-Maurice est habitée par une communauté de chanoines qui perpétuent la tradition de la prière continue pratiquée depuis près de 1500 ans. Aujourd’hui, le site est à la fois un lieu spirituel, culturel et éducatif où se côtoient patrimoine, recherche et vie quotidienne. On y trouve notamment une basilique, des archives historiques, un établissement scolaire, des activités musicales et culturelles, des recherches archéologiques ainsi que différentes activités éditoriales. Au cœur des montagnes et des sources, l’abbaye de Saint-Maurice demeure ainsi un lieu où se croisent histoire, spiritualité et mémoire des territoires
Les sujets de recherche
Pédagogie, apprentissage et transmission des savoirs
Parmi les différents sujets de recherche explorés dans le cadre du projet, une attention particulière est portée aux questions de pédagogie, d’apprentissage et de transmission des connaissances. Ce travail est mené en collaboration avec la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève.
Dans les sociétés contemporaines, l’enseignement repose en grande partie sur des structures institutionnelles, écoles, universités, disciplines spécialisées, qui ont permis le développement de méthodes scientifiques rigoureuses et d’un vaste corpus de connaissances. Cependant, ces modèles soulèvent aussi certaines questions fondamentales : comment se construit réellement le savoir ? Quels rôles jouent l’expérience, l’observation ou encore l’intuition dans les processus d’apprentissage ? Et comment transmettre des connaissances qui ne sont pas uniquement théoriques, mais aussi sensibles et relationnelles ?
Ces interrogations prennent une dimension particulière lorsqu’elles sont mises en dialogue avec d’autres traditions de transmission. Dans de nombreuses cultures autochtones, l’apprentissage se fait dans la durée, à travers l’observation, l’expérience directe et la relation aux territoires. Les savoirs s’inscrivent alors dans des pratiques de vie, dans les récits, dans les relations intergénérationnelles et dans l’attention portée au vivant.
L’objectif de cette recherche n’est pas d’opposer ces différentes approches, mais d’explorer ce que leur rencontre peut révéler sur notre rapport au savoir. En croisant les perspectives de chercheurs, d’enseignants et de porteurs de savoirs issus d’autres cultures, ce travail cherche à mieux comprendre les multiples chemins par lesquels les connaissances se construisent et se transmettent.
À travers cette réflexion, le projet interroge plus largement notre manière d’apprendre et de transmettre, et ouvre la possibilité d’imaginer de nouvelles formes de dialogue entre savoirs académiques et savoirs ancrés dans l’expérience et les territoires.


