Eléments de connaissances existants
Depuis plusieurs années, le Géolab de La Comtesse construit progressivement un socle de connaissances mêlant recherches scientifiques, mémoires locales, expérimentations sensibles et dialogues interculturels. Cette démarche repose sur la conviction que la compréhension d’un territoire ne peut émerger d’une seule forme de savoir, mais nécessite au contraire la rencontre entre différentes manières d’observer, de percevoir et d’habiter le vivant.
Un premier jalon important a été posé en 2018 avec l’accueil, à titre expérimental, d’une délégation kogie composée de deux mamus, d’une saga et d’un traducteur. Ce premier diagnostic croisé, mené sur plusieurs lieux du territoire, a ouvert un espace de questionnement inédit autour des savoirs autochtones et de leur portée universelle. Les échanges ont notamment interrogé la capacité des connaissances kogies à éclairer des territoires éloignés de leur environnement d’origine, ainsi que la possibilité d’un véritable dialogue entre des visions du monde profondément différentes après plusieurs siècles de rupture entre les sociétés occidentales et les équilibres du vivant. Cette exploration s’est poursuivie en 2023 avec une seconde venue d’une délégation kogie réunissant le gouverneur, deux mamus, une femme et un jeune représentant de la communauté, permettant d’approfondir les observations et les échanges autour du territoire de La Comtesse.
Parallèlement à cette approche interculturelle, plusieurs travaux de recherche et de terrain sont venus enrichir la compréhension du site et de son histoire. En octobre 2024, des étudiants du Master 2 « Espaces et Milieux : territoires écologiques » de l’Université Paris Cité, coordonnés par le géographe Denis Chartier, ont mené un travail d’étude et d’analyse du territoire dans le cadre d’un stage collectif. Des recherches autour de l’histoire locale, de la toponymie et des lieux symboliques ou sacrés du territoire ont également été engagées, notamment avec Hervé Covès (spécialiste du castor). À cela s’ajoutent des entretiens réalisés auprès des habitants anciens du territoire, considérés comme des mémoires vivantes du lieu, ainsi qu’un travail universitaire conduit par Pauline Thiériot-Bazan dans le cadre d’un mémoire de Master 2 Géosphères de l’Université Grenoble Alpes à l’été 2025.

Ces différentes contributions ont permis de faire émerger une connaissance plus fine du territoire, attentive à la fois aux dynamiques écologiques, aux récits humains, aux traces historiques et aux dimensions sensibles du paysage. Dans cette continuité, une première expérimentation de cartographie sensible a également été mise en place avec un groupe volontaire afin d’explorer d’autres façons de percevoir et de représenter les relations entre les êtres vivants, les usages et les espaces. Ensemble, ces éléments constituent les premières fondations d’un travail de recherche-action en constante évolution, où sciences, expériences vécues et savoirs relationnels se nourrissent mutuellement.
Sur le chemin d’une cartographie sensible !

Les outils de cartographie conventionnels (SIG, données satellites) sont performants mais limités, car ils n’intègrent pas la dimension vécue ou émotionnelle d’un lieu. Pour pallier cette « froideur » technique, le projet développe une cartographie sensible qui utilise le dessin, la photographie intuitive et le récit pour révéler les dimensions invisibles du paysage. En arpentant le terrain, l’équipe réalise des « prélèvements de matières » (écorces, roches, gouttes d’eau) qui deviennent les symboles d’une mémoire et d’une expérience sensorielle profonde, permettant ainsi de construire un dialogue plus fluide avec la vision du monde des Kogis.
Le corps territorial et
la notion de santé
Le projet introduit un changement de regard fondamental en considérant le territoire non pas comme une surface à exploiter, mais comme un « corps » vivant. Selon cette approche inspirée des peuples racines, la santé territoriale dépend du bon état de « points de vie » essentiels, comparables à des organes vitaux (sources, zones humides, sommets). Une attention particulière est portée aux interconnexions entre ces lieux : si les flux (eau, vent, faune) sont rompus, le corps territorial s’épuise. Le diagnostic croisé vise ainsi à identifier ces équilibres fragiles pour évaluer l’état de résilience réelle des écosystèmes.

Photo sensible d’éléments de la vallée de la Comtesse (Thomas ROTHE)
Du ménagement à la santé
du territoire, un nouveau paradigme
L’ambition finale est de passer de l’aménagement, souvent synonyme de transformation technique autoritaire, au « ménagement » des lieux. Le ménagement se définit par une attitude de soin, de réserve et d’égards envers le vivant afin de ne pas altérer son intégrité. À travers les sites laboratoires comme celui de la Comtesse, ShikwakaLab expérimente cette approche pour proposer aux pouvoirs publics et aux élus une nouvelle façon de piloter les territoires. Il ne s’agit plus seulement de gérer des ressources, mais de cultiver une alliance durable avec le territoire pour garantir sa santé et sa capacité de régénération

Photo sensible d’éléments de la vallée de la Comtesse (Thomas ROTHE)





